La spécificité française de la consommation d'antidépresseurs
Le penchant français pour les antidépresseurs se confirme. L'exigence de performance a longtemps été mise en avant pour expliquer ce phénomène. Elle laisse place à des interrogations sur les rôles de l'industrie pharmaceutique et du milieu médical.
La France compte aujourd'hui 5 millions de consommateurs d'antidépresseurs. Le Prozac et ses affiliés ont littéralement dopé ce marché, laissant derrière eux les premières molécules fabriquées à la fin des années 1950. Cette nouvelle génération d'antidépresseurs n'est pas plus efficace que les précédentes mais elle présente l'avantage de générer moins d'effets secondaires. Le succès des antidépresseurs ne saurait cependant s'expliquer par ce seul argument avancé par les laboratoires, et par ailleurs très contesté.
Comment expliquer cette spécificité française de la consommation d'antidépresseurs? Peu d'analyses approfondies mais divers arguments de bon sens sont ici ou là invoqués. On a d'abord parlé des effets délétères du malaise social, de l'amélioration du diagnostic de dépression. On a évoqué la fragilité des nouvelles générations : autrefois, les gens acceptaient davantage leur condition d'êtres souffrants. Ils mettaient leur fatigue, leur déprime, leur anxiété sur le compte d'une condition humaine difficile. Certains pensent que les antidépresseurs ne sont que le relais d'un autre psychostimulant, l'alcool dont la France est grand amateur. Quant à la Sécurité sociale, longtemps astreinte au remboursement aveugle des médicaments, elle aurait laissé s'installer de mauvaises habitudes. Pour d'autres, cette passion française pour les antidépresseurs tiendrait à des éléments culturels comme la pauvreté des régulations collectives, le faible support du groupe, les insuffisances de la médiation sociale. Aujourd'hui, la plupart des spécialistes admettent l'action conjointe de l'ensemble de ces facteurs.
Dans cette dialectique où la maladie et le médicament se coproduisent et s'entretiennent, la maladie dépressive devient finalement ce qui guérit sous antidépresseur: si l'antidépresseur vous soulage, c'est donc que vous êtes dépressif, nous dit en substance la nouvelle médecine de l'âme. L'extension de l'usage des antidépresseurs dont les indications concernent maintenant les troubles obsessionnels, l'anxiodépression, les phobies sociales et le stress posttraumatiques contribue en retour à dissoudre le concept de dépression, à en noyer la signification.
La notion même de « santé », qui s'étend au bien-être et à la performance, s'en trouve bouleversée. La médecine n'a plus pour seul objectif de vous guérir mais de vous faire vivre le mieux possible le plus longtemps possible avec votre pathologie. On peut craindre en effet avec lui que le médecin et les médicaments ne deviennent alors des tuteurs, qui lissent entièrement notre vie.